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Cas limites

Cas limite – Adulescence dans le domaine professionnel

23 octobre 202628 octobre 2026

L’incapacité à s’inscrire dans une continuité professionnelle, un mécanisme de défense de l’être qui ressent l’engagement lui-même comme une menace d’anéantissement.

Certaines personnes restent figée dans une position « d’adulescence professionnelle » : capables d’exploits ponctuels (projets, diplômes, départs…), elles échouent à s’engager durablement dans un métier, une carrière. Ce cas limite montre où passe la frontière entre ce qu’un coach peut accompagner et ce qui relève de la psychothérapie, une distinction que la loi française ne fait pas à votre place.

Précision déontologique : le cas décrit ici s’appuie sur une situation réelle utilisée à des fins pédagogiques. Les détails identifiants ont été modifiés pour la rendre non identifiable. Ce cas est un cas limite parmi d’autres que les coachs peuvent être amenés à rencontrer au cours de leur carrière.

Intuition :

Devenir adulte n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît, et de nos jours il semble bien plus difficile qu’avant d’en comprendre les contours.
A priori, cela se fait progressivement, avec l’apprentissage de l’individuation, de l’autonomisation, d’une prise d’indépendance de plus en plus importante, de décisions personnelles, puis une capacité à subvenir, à réguler et à assumer ses besoins émotionnels, relationnels, matériels, financiers, à assumer ses choix, etc.

Cette période de transition tend à s’allonger dans les sociétés modernes et pour certains, cette période dure à tel point qu’un terme a été créé : adulescent. Ainsi, malgré un statut officiel d’adulte à la majorité, 18 ans, ou bien une situation personnelle et/ou professionnelle apparemment adulte, certains manques de maturité sont présents de façon plus ou moins handicapante. Si classiquement, on estime que l’adulescence s’arrête vers 30 ans, chez certaines personnes, cet état perdure bien au-delà.

Examinons donc ce cas limite qui peut paraître simple : une personne qui grandit avec une mère démissionnaire (volontairement ou non) et un père absent. À partir de la pré-adolescence, cette personne embrasse un rôle de père traditionnel symbolique en prenant en charge toutes sortes de challenges ponctuels : porter des choses lourdes, bricoler, être responsable de sa fratrie, trouver un logement pour la famille, oser briser des règles, partir à l’aventure…tout en restant loyale à sa famille. Devenue adulte, cette personne continue de remplir ce rôle bien que plus sporadiquement.

Mais, un détail intrigue : elle n’a jamais pris le rôle de pourvoyeur financier et, adulte, elle ne le prend pour elle-même qu’avec grande difficulté, allant d’emplois précaires en périodes de chômage. Sa mère, bien que démissionnaire, a toujours fourni logement, vêtements et alimentation à ses enfants, mais ses moyens sont peu à peu devenus limités et peu d’extras offerts dans cette famille. Curieusement, adulte, cette personne a toujours trouvé le moyen de remplacer les revenus de sa mère par des revenus de substitution entre ses périodes de travail.

Pourquoi combler certains manques familiaux et pas d’autres ?

Alors, pourquoi avoir incarné un père classique symbolique sans inclure le père pourvoyeur financier de la famille ? La réponse dessine un cas limite à la pratique de coach, notamment en coaching profond.

Un enfant ne se met pas à incarner un rôle parental en entier, en bloc, il compense seulement là où il perçoit un manque et là où il est en capacité d’agir. Dans ce cas-ci :

  • Porter des choses lourdes, bricoler, protéger : ce sont des fonctions accessibles dès l’enfance, dès l’adolescence. Il faut utiliser son corps, sa volonté et son courage. Un élan qui peut être naturel face à l’abandon dans l’absence parentale ou malgré la présence parentale.
  • Pourvoir financièrement exige d’être adulte, dans un contexte où l’accès à des activités interdites par la loi n’est pas connu de l’enfant. Ce rôle impossible pour l’enfant/l’adolescent n’est donc pas intégré aux rôles compensatoires qu’il occupe par ailleurs. En grandissant, son rôle symbolique se cristallise sur ce qui lui est possible.

A cela, on peut ajouter que la parentalisation peut s’accompagner d’un bénéfice identitaire qui, lui, compense une blessure d’abandon béante : être la personne courageuse, débrouillarde, aventurière, audacieuse, est un rôle héroïque qui procure reconnaissance et valeur à un ego fragilisé par un manque de soutien et de présence parentale. A contrario, le rôle de pourvoyeur est assimilé à la contrainte, répétitive, peu valorisante, qui paie peu, qui peut paraît asservissant et laborieux. C’est l’anti-héroïsme par excellence. La mère ne montre pas de joie dans son intégration professionnelle, malgré des années dans la même structure, et elle ne rapporte que l’essentiel financièrement. Ses efforts, son engagement, sont peu récompensés et son mal-être reste présent, son absence, malgré sa présence, est douloureuse pour l’enfant.

Mais le rôle de pourvoyeuse est son rôle, aller sur ce terrain pourrait être une atteinte au le seul domaine où elle garde une légitimité. Son ego est lui aussi vulnérable et fragile, prendre sa place de pourvoyeuse semble contre-productif à l’enfant qui s’interdit donc de l’occuper. La hiérarchie familiale reste ainsi préservée avec un ordre « normal ». La mère, cheffe de famille, a le dernier mot puisque c’est elle qui pourvoit financièrement, malgré le rôle symbolique de père pris par l’enfant pour la soulager et compenser ses impossibilités. L’enfant fait preuve de loyauté envers cette mère affaiblie par ailleurs et il continue inconsciemment une fois adulte. Le rôle de pourvoyeur lui est alors difficile à incarner pour lui-même, sa mère est toujours vivante, son père toujours absent, sa loyauté reste presque intacte envers l’ordre familial.

La langue de l’inconscient : le parent financier de substitution

Ainsi donc, une fois adulte, la logique ne s’est pas corrigée, elle se répète. La personne est presque incapable d’autonomie financière durable. Elle enchaîne les contrats précaires, les ruptures professionnelles, les changements de directions, et entre ces périodes, les partenaires ou l’État fournissent des revenus de substitution. Les revenus de la mère sont remplacés alors que l’enfant devenu adulte est mature dans tous les autres domaines de sa vie : autonomie, indépendance, vie de couple, enfants…

Cette caractéristique a une importance considérable dans le schéma qui bloque le coaché : un « parent » financier finit toujours par arriver. Ce schéma s’il ne se dément pas empêche le signal du manquement d’un pourvoyeur obligeant l’adulte à le devenir lui-même. Il peut aussi lui arriver d’attendre patiemment l’arrivée du pourvoyeur de substitution malgré de grandes difficultés financières. Une lecture possible est qu’il ne cherche pas à compenser ce qui ne manque pas, du moins tant qu’une piste de substitution est imaginable. Et tant que cette substitution existe, la prise de responsabilité complète est impossible : le système n’a aucune raison de changer.

Il est devenu adulescent dans le domaine professionnel.

Deux notions de la littérature psychologique cadrent remarquablement le fonctionnement de l’adulescence professionnelle

La vulnérabilité narcissique face à l’addiction aux débuts

Le narcissisme vulnérable avec sa dépendance à l’approvisionnement narcissique : se traduit par un besoin de validation extérieure de l’adulescent qui lui permettrait la régulation de son estime de soi abîmée .

Chaque nouveau départ, chaque nouveau projet, est un acte héroïque générant de l’admiration, de l’excitation, de l’envie. L’adulescent est à chaque fois sur le point de faire quelque chose d’extraordinaire, de prometteur. Cela nourrit et confirme son estime de soi en manque crucial de validation interne.
Quand cela se tasse, vient la confirmation de l’inadéquation de la personne : elle n’est pas à la hauteur, elle n’a pas choisi la bonne voie, elle est inapte, etc. Plutôt que ses actions, c’est son identité qui souffre. Rester dans la promesse est dopant et surtout, tant qu’aucun choix n’est fait, aucun choix ne peut être un échec…mais ce n’est qu’une apparence car dans la durée, l’absence de choix en devient un qui alimente à son tour la confirmation de l’inadéquation.

Le domaine professionnel est particulièrement menaçant pour l’adulescent car passée la période de découverte arrive celle de l’évaluation dans la durée, de la comparaison en continu, celle où un échec est potentiellement attribuable aux aptitudes (l’inné) plutôt qu’aux capacités (l’appris, ajustables donc). L’identification à un rôle qui se cristallise et qui s’installe, avec le quotidien, la routine, le classique, crée une anxiété qui bloque l’engagement, d’autant plus que comme on l’a vu plus haut, la représentation de l’intégration professionnelle durable n’était pas vue comme valorisante.

L’engagement dans la durée signifie une entrée dans quelque chose de trop concret, de trop ordinaire, de trop difficile, pas assez ambitieux ou conforme aux désirs grandioses qui apporteraient de la nourriture narcissique.
La démotivation, la honte s’installent confirmant la menace cruelle que représente l’engagement. Il est alors temps de changer de route pour réenclencher le cycle addictif des recommencements. Ce cycle se révèle pourtant frustrant car le manque de développement professionnel génère une difficulté financière qui s’approfondit avec le temps, créant une pression accompagnée de plus en plus de honte à ne pas être conforme, accentuée par les années qui passent sans que rien ne s’ancre.
C’est l’arrivée du client en cabinet pour une psychothérapie, ou chez un coach qui devra alors bien identifier ce qu’il est en mesure d’apporter ou pas à cette personne.

L’immaturité temporelle ou le rejet de l’inscription professionnelle dans la durée

L’autre notion est celle de l’immaturité temporelle ou l’incapacité à s’inscrire dans une continuité temporelle de soi, entretenant un cycle de recommencements éternel plutôt qu’une inscription dans la durée, ici dans le domaine professionnel. L’intégration ne se fait pas. L’être se fragmente entre de multiples ambitions, de multiples directions, rendant extrêmement difficile de trouver une trajectoire de carrière cohérente. C’est d’ailleurs renforcé par la fragmentation des trajectoires personnelles et professionnelles du monde moderne.
L’adulescent cumule les avantages de l’insouciance et de la liberté sans accepter les contres-parties que forment les responsabilités de la vie d’adulte. Il recherche les plaisirs immédiats plutôt qu’il ne voit les bénéfices de la satisfaction d’un travail ayant requis des efforts et du temps. Avec cette difficulté à imaginer son moi futur, il prend des décisions peu prudentes pour le long terme (santé, épargne, retraite, etc).

Le résultat est un système cohérent où chacun tient son poste historique : la mère pourvoyeuse, les partenaires ou l’État substituts, l’adulescent père symbolique ponctuel qui vit frustration, honte et manque de choix réel, sans pour autant parvenir à traduire sa souffrance en mouvement pour s’échapper de cette loyauté désormais contreproductive.

Le détail qui peut tromper les observateurs : les diplômes

Voici un autre élément qui, dans un processus de coaching, doit déclencher la vigilance. Cette personne s’est formée, à plusieurs reprises, et possède plusieurs diplômes mais elle s’arrête toujours à l’idée de la profession, jamais à son exercice.

Une lecture potentielle :

  • Obtenir le diplôme est l’exploit, il prouve la valeur, ponctuellement. C’est le répertoire du père héroïque et alimente l’approvisionnement narcissique
  • Exercer le métier est la routine, la soumission, l’ordinaire. C’est le répertoire du pourvoyeur et donc un domaine interdit à l’adulescent par loyauté au pourvoyeur familial : la mère

Le diplôme n’est donc pas un outil d’insertion mais un moyen de nourrir le narcissisme vulnérable en détournant l’attention. Il y a là une victoire narcissique sans trahison de la cheffe de famille. Ce statu quo peut durer indéfiniment…ou peut-être s’arrêter lors de la disparition de la mère.

Ajoutons que la peur de la médiocrité, de la routine, de la monotonie peut être verbalisée. Et alors même que l’adulescent a occupé des postes routiniers sans destruction du soi, l’expérience dément cette catastrophe redoutée mais ne parvient pas à être encodée comme preuve de la survie à l’ordinaire. L’engagement durable reste donc une menace existentielle.

Pourquoi ce cas est « limite » pour nous, coachs ?

C’est ici que la frontière entre coaching et champ clinique se dessine :

Champ clinique, le travail sur Champ du coaching, le travail sur
Le deuil du parent pourvoyeur qui finira par se manifesterLe ressenti du client, plus le sujet du coaching est lourd, plus le coaché est consulté à ce propos
La honte narcissique et l’approvisionnement narcissiqueL’inventaire des preuves de l’ordinaire déjà vécues
Le conflit de loyautéLa cartographie des cycles de recommencement, factuellement
Le critique intérieurLe repérage des périodes sans pourvoyeurs ni aides extérieures
La rupture avec les pourvoyeurs de substitutionLa liste des projets concrets menés à bien
La crainte de l’anéantissement du soiLa liste des engagements gradués dans la durée
En portant une attention particulière à ne pas apporter soi-même la nourriture au narcissisme vulnérable du client.

Il est à noter que le coaching profond possède des outils pour travailler la honte ou le deuil, mais en l’absence de ce type de formation ou de maîtrise avérée de protocoles, il est préférable de réorienter totalement le client vers des professionnels de la psychologie, ou bien de travailler en complément de leur travail. La solidité éthique d’une pratique s’affine au fur et à mesure que la culture des cas limites s’approfondit.

Ce que ce cas nous enseigne

Quatre apprentissages me semblent intéressants au-delà de ce cas composite :

Tout d’abord, la parentalisation semble aussi résider dans les rôles familiaux non pourvus et pas seulement dans les rôles investis. Un coaché hyper-responsable, débrouillard, héroïque mais absent de sa propre construction matérielle, mérite qu’on se demande quel poste il occupe mais aussi quel poste lui ou son système familial interdit.

Ensuite, l’assistance matérielle primaire ou de substitution, peut maintenir en place le symptôme d’immaturité. Tant qu’un substitut pourvoit, le changement n’a pas de raison d’advenir puisque le manque n’est pas perçu. C’est une perception qui se renforce à chaque arrivée d’un substitut, une attente qui mène à la précarité jusqu’à ce que le substitut arrive n’est pas impossible. Ajoutons que dans le cas qui nous occupe, le substitut peut également maintenir dans la précarité ce qui n’est pas forcément perçu comme dangereux car le chiche revenu parental a créé une référence durable. Le travail du coach se fera sur l’histoire que se raconte le client et la place qu’il assigne à ces appuis.

Enfin, la compétence de triage est une compétence de coaching à part entière. Savoir ce qui relève de notre champ de compétences (le factuel, les preuves expérientielles, la position non pourvoyeuse de nourriture narcissique) et ce qui relève de la psychothérapie (le travail du deuil, de la honte, de la peur de l’anéantissement, de la loyauté) est important pour ne pas blesser notre client ou retarder un accompagnement réellement adapté, qu’il s’agisse de l’un ou l’autre accompagnement exclusivement ou en complément.

Pour conclure, j’ajoute que si cette analyse s’est appuyée sur un langage clinique, c’est parce qu’un coach, et tout autre professionnel du champ du bien-être et du développement personnel, a besoin d’une culture clinique pour repérer les cas limites. C’est ce qu’exige un triage aussi correct et protecteur possible de ses clients. Mais cette culture doit d’être sérieusement construite et rester à sa place : dans l’esprit du coach, en supervision, en intervision; pas dans les échanges avec son client, ni en séance. On évite ainsi le brouillage des pratiques.

Les formations en coaching, en techniques de bien-être et de développement personnel, ne nous apprennent pas à reconnaître les cas limites ou hors de nos compétences. Les troubles mentaux, les pathologies ne font pas partie des apprentissages. À nous d’être vigilant, d’en discuter, de nous informer et de nous former sur ces sujets délicats. D’autant qu’au-delà de mal accompagner un client, voire de le blesser, on risque aussi de le voir se retourner contre nous.

Catherine Guizot
Fondatrice de Zones grises et de beLucid coaching
Étudie la psychologie en autodidacte depuis plus de trente ans

Zones Grises

Sur la méthodologie de cet article

Cet article est une synthèse issue d’une exploration dialoguée avec une IA (Leo du navigateur Brave et affiné avec Mistral). Le cas, les observations cliniques, les hypothèses de travail et toutes les décisions éditoriales sont miennes. L’IA a servi d’interlocuteur pour mettre mes observations en regard de la littérature, produire des rappels de références et rédiger des parties. Un article dont le propos est le triage afin de nommer avec justesse ce qui revient à qui, se devait de pratiquer ce qu’il professe.

Pour donner à voir d’où viennent les intuitions de ce texte, quelques-unes de mes relances :

  • « …le « parent financier qui finit toujours par venir » jamais démenti ! Effectivement, c’est un frein puissant au deuil de l’absence… »
  • « Elle (la personne adulescente) a été capable de se former mais jamais dans une optique professionnelle; la projection semble s’arrêter à l’idée de la profession »
  • « Des postes ordinaires ou médiocres ont déjà été tenus sans destruction du self…augmenter le focus sur ce qui existe déjà de façon routinière, médiocre ou ordinaire pourrait rassurer, puisque la personne est encore là pour en parler. »
  • « La personne a déjà travaillé loin du foyer maternel, c’est une bonne nouvelle. »

Références conceptuelles mobilisées :

Tony Anatrella (Interminables adolescences); Alice Miller (Le drame de l’enfant doué); Gregory Jurkovic (Lost Childhoods: The Plight of the Parentified Child); Jeffrey Young (Schema therapy); Heinz Kohut (Le Soi : la psychanalyse des transferts narcissiques, La Restauration du Self ); Carol Dweck (Mindset); Hal Hershfield (Future self continuity); Kristin Neff (Self-compassion); Dickinson & Pincus (Interpersonal Analysis of Grandiose and Vulnerable Narcissism); Fonagy & Bateman (Mentalisation)

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